Day: octobre 19, 2015

Crapauds et Rossignols

J’ai eu l’occasion de discuter avant-hier soir avec Matthias Bouffay. Matthias est l’un des deux jeunes gens (l’autre s’appelle Lucas Roullet-Marchand) qui ont eu la bonne idée de reprendre A Thou Bout d’ Chant, la petite salle lyonnaise consacrée à la chanson d’expression française. Les jeunes qui s’intéressent à la chanson chantée en français, même s’ils ne sont pas la majorité, sont plus nombreux qu’on pourrait le penser. Cependant, à en croire ce que m’a dit Matthias, la seule appellation chanson française entraîne, chez ceux de sa génération qui l’entendent, une crispation immédiate, pour ne pas dire un rejet systématique.
Comme tous les rejets systématiques celui-ci est sans doute le résultat d’un a priori, car un bon nombre de ceux qui se sauvent dès qu’ils entendent chanson française, prendraient bien du plaisir à découvrir des gens qui ont le même âge qu’eux et qui s’expriment en français quand ils chantent.
Le concert auquel j’ai assisté hier soir est peut-être la preuve que tout n’est pas figé et que nous sommes quand même en bonne voie pour sortir de l’ornière !
Anissa Karat* chantait. Elle écrit et compose ses propres chansons. Elle s’accompagne à la guitare et son copain Rémi Videira l’assiste à la contrebasse et aux chœurs. Il leur arrive aussi d’utiliser un looper, et Rémi s’illustre très bien dans l’art du human beatbox, tel qu’il se pratique aujourd’hui (mais généralement loin des sentiers de la chanson française). La tonalité générale des chansons et la manière d’Anissa demeurent proches du folk, mais au gré de son concert nous sommes passés d’une reprise de Brassens (Celui qui a mal tourné) à un rap, construit sur le premier vers d’une autre chanson de Brassens (Mourir pour des idées). Pas de chanson en anglais, de Clermont-Ferrand ou d’ailleurs, mais une chanson en langue étrangère quand même, en turc ! Cette sorte d’éclectisme, d’absence de barrières, qui n’enlèvent rien à l’homogénéité de ce récital surprenant, montrent une voie possible pour une chanson française qui oserait enfin dire son nom. Le public, assez jeune en moyenne, en a redemandé et n’a pas semblé désorienté par cet éclectisme. Comme quoi la chanson française a, à mon avis, de beaux jours devant elle. Cependant, me faisait remarquer Matthias, peut-être faudrait-il simplement lui trouver un autre nom pour attirer le public potentiel qui l’ignore pour l’instant. Pourquoi pas ? Je suis prêt pour ma part à l’appeler comme on voudra, pourvu qu’elle vive et que les gens se déplacent pour la découvrir, l’entendre.

Pierre Delorme

*Anissa Karat est une jeune chanteuse pleine de talent, mais je ne m’attarderai pas ici sur les compliments d’usage étant donné qu’elle a été mon élève pendant de nombreuses années et que je me soupçonne moi-même, pour cette raison, de manquer d’objectivité. Cependant, l’adhésion spontanée et l’enthousiasme du public hier soir, c’est une constatation objective.